samedi 4 avril 2026
TEXTE DE PRÉSENTATION DE JPDG POUR LA PREMIÈRE DE "TOUTE CHOSE APPARAÎT COMME UNE ÉNIGME OU LA LEÇON DE GÉOGRAPHIE". LITERATUR MOTHS - MUNICH - JANVIER / MARS 2026
Toute chose apparaît comme une énigme
De l’été passé demeure dans le jardin un vide qu’occupe une balle
Depuis la nuit des temps se dresse sur la lande le même rocher
Il se trouve derrière la haie une maison ordinaire dont l’existence soulève des questions
Un ciel chargé d’hiver couronne le bitume d’un virage en chef
Il fut sur le drap où j’ai dormi le livre où rien n’est écrit
Tout se retient de dire
Every single thing appears as an enigma
What is left from last summer is a void occupied by a forgotten ball
Since the mist of time, the same rock has been rising from the moor
Beyond the hedge, there is a plain house whose mere existence makes one wonder
A winter-laden sky, like a chief in a coat of arms, crowns the asphalt of the winding road
On the sheet where I slept, lies the book in which no words are written
All things keep their being unspoken
TEXTE D'OLIVIER ROLIN SUR "TOUTE CHOSE APPARAÎT COMME UNE ÉNIGME OU LA LEÇON DE GÉOGRAPHIE"
Il y a évidemment, dans les photos de Jean-Paul Dumas-Grillet, un parti-pris d'extrême austérité qui n'invite pas à l'épanchement verbal. On est là aux antipodes du pittoresque. Il semble que le photographe applique le précepte péréquien: « Il faut y aller doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne. » C'est ainsi, dans cette éducation ascétique du regard, cette absolue interdiction du tape-à-l'oeil, qu'on apprend, écrivain ou photographe, à voir vraiment.
Écrire sur ces photos, à partir ou autour de ces photos, pas facile. Mais c'est ça qui est intéressant, justement: que ce soit difficile. Je suis tenté d'abord d'écrire, dans "Adoration de l'instant", sur la série des routes. La même, décrivant une belle courbe, mais parfois ensoleillée, d'autres fois sombre, comme brouillée par un voile de pluie. Me plaît particulièrement (peut-être parce qu'elle est éventuellement plus anecdotique) celle que recouvre, redoublant sa courbe, selon un dessin qui est aussi celui de la couverture du livre que montre, sur un drap, la première photo d'"Adoration de l'instant", un croissant d'eau où le ciel se reflète, avec des nuages presque imperceptibles.
Mais peut-être est-ce trop facile. Les routes, on trouve toujours à bavarder à leur sujet. Elles invitent aux métaphores. Prenons alors "Leçon de géographie": têtes râpeuses, teigneuses, obstinées face à la Manche. Pliures, plissures, cassures, ombres, anfractuosités, crevasses, chaos. De la matière pas commode, brute, lourde, informe, qui ne fait rien pour être aimable: des rochers, quoi. Je les aime pourtant, ces mastards, parce que j'aime ce qui ne fait pas de chichis. Et aussi: ce qui s'affronte à la mer. Il y en a deux qu'on reconnaît, celui qui pointe une sorte de doigt ou de rostre vers le ciel, et celui qui affecte vaguement la forme d'un lion couché.
La Manche elle-même n'est pas commode, je la connais un peu. Qui s'y frotte s'y pique, quand le vent rebrousse les courants. Le gris lui convient, les écharpes d'écume blanche. Dans ces blocs que cerne une maigre végétation, qu'une plaque de lichen ombre parfois, légèrement, d'un jaune acide, devant la Manche, la mer des marées et des courants, sous les nuages, je me sens chez moi. Il y a du vent, de la bruine. Il y a, le 14 février 2025, un nuage en rouleau allongé qu'on appelle un arcus. Gare au grain!
Têtes râpeuses, teigneuses, obstinées face à la Manche. Taiseuses, aussi. Elles la ferment, elles ne sont pas éloquentes, elles ne racontent pas d'histoires, dirait-on. Et pourtant voilà que les regardant, les ressentant, m'y confrontant, les ressassant, des histoires me reviennent. D'autres têtes de pierre semblables à celles-ci, hirsutes devant la Manche. Pas très loin de celles-ci. Il y en a trois, dans trois âges de ma vie.
Sur l'une, enfant, je courais, léger, pieds nus -à présent j'ai peine à croire que je fus cet insecte fragile. Dans ses anfractuosités la marée laissait des flaques, et il me semble aujourd'hui que je n'ai jamais rien connu de plus limpide que leur eau, où les formes translucides, tigrées, des crevettes fuyaient à reculons à travers les corolles vertes et mauves des anémones de mer, sous le reflet mouvant de mon visage. Début de l'apprentissage du monde.
Sous l'autre, sur le sable un peu rugueux qui la cernait, semé de coquillages broyés, de grains de quartz et de paillettes de mica, j'ai connu, un été d'autrefois, une des heures les plus heureuses -peut-être la plus intense- de ma vie, allongé contre la jeune femme que j'aimais, enlacés immobiles tous deux (ni elle ni moi n'avions de goût pour l'exhibition), à ce point enfoncés dans notre bonheur que ce fut la marée qui, venant lécher nos pieds, vint nous rappeler, facétieuse, que le monde existait autour de nous, avec sa grande horlogerie compliquée.
Dans la veine de courant frangée d'écume qui longe la troisième, depuis le bateau sur lequel nous avions si souvent navigué ensemble, j'ai immergé les cendres de mon plus cher et vieil ami, qui était à la fois comme mon père et comme mon frère. Maintenant, à chaque fois que je vais me promener au bout de ce caillou-là, je le vois, dans la moire des courants.
Têtes râpeuses, teigneuses, obstinées face à la Manche. Voilà que revient encore une autre image, la photo célèbre, prise par son fils Charles, de Victor Hugo sur "le rocher des Proscrits", à Jersey. En fait il y en a plusieurs. Sur l'une, plus nette, on voit au loin les murailles d'Elisabeth Castle, à l'entrée du port de Saint Hélier. Sur une autre, il est accoudé à un ressaut du rocher, sous les plis verticaux de la pierre qui tombe comme un rideau. Sur une troisième, il est assis tout au sommet, il tourne le dos à la mer, la marée est basse. Sur toutes, c'est la même idée: non pas la grandiloquence qu'y ont vue des esprits faibles, à l'époque, mais la résistance. "Je resterai proscrit, voulant rester debout."
C'est ainsi que me parlent, comme par en-dessous de leur apparent mutisme, les photos de Jean-Paul Dumas-Grillet. Les entendre ne va pas de soi, c'est un lent, un attentif travail. Il faut laisser monter en soi le souvenir, se déplier, se lisser les feuilles froissées où s'inscrit le temps. Devant la table sur laquelle j'écris cela, au-delà de l'écran où s'affichent les photos de la "Leçon de Géographie", il y a une fenêtre et, loin devant, à travers une demi-brume, d'autres têtes de roche râpeuses, teigneuses, presque noires dans un soleil laiteux, que la marée descendante découvre lentement.
Olivier Rolin







